2087 - Chapitre 1

Publié le par David Bry

 

Ta-daa ... En avant première, et deux bonnes semaines avant la sortie du roman dans toutes les bonnes librairies, voici le premier chapitre de 2087.

Bonne lecture :).

 

PS : il s'agit de la version juste avant les dernières corrections. Il se peut donc qu'une faute ou deux y traine encore, mais ça sera corrigé dans le roman. Promis !

 


 

2087

CHAPITRE 1

 

 

Sa tête le fait horriblement souffrir. Depuis combien de temps son communicateur vibre-t-il ?

Le front barré par un pli d’effort, il ouvre un œil.

Face à lui, à travers le verre renforcé de la seule fenêtre de son appartement – il n’a jamais eu les moyens de s’offrir un panneau à paysage virtuel –, il distingue vaguement les immeubles qui se dressent vers le ciel. Son regard erre un moment sur les toits, les façades ternes et aveugles, se perd, puis s’arrête sur la forme brumeuse de l’ancienne tour Eiffel. Démontée de la ville basse quelques dizaines d’années auparavant, elle se dresse à plusieurs kilomètres de là, au sommet du complexe consulaire du secteur A, comme un symbole, un défi au monde extérieur.

À quelques centaines de mètres au-dessus, les éclairs provoqués par des surcharges temporaires zèbrent par intermittence le voile fin du dôme énergétique qui entoure et protège la cité.

Il n’y a pas un bruit. Pas même celui des aérocars qui, bien plus bas, filent à toute vitesse sur les passerelles semi-aériennes de l’ancienne capitale.

Des taches sombres déforment sa vue. Il ferme les yeux, les rouvre. Elles sont toujours là.

Il détourne le visage et abandonne la lumière glauque diffusée par la fenêtre. Il baisse la tête, regarde son bras. Focalisant son attention sur le fin bracelet métallique autour de son poignet, il pense :

« Heure ?

— Neuf heures trente-trois. Demande de connexion de source inconnue. Quatrième tentative constatée. »

Tout résonne dans sa tête. La voix féminine de l’ordinateur, les battements de son cœur et le sang qui coule dans ses veines. Il a froid. Il frissonne.

En grimaçant, il se redresse et s’assied dans son lit, remontant jusqu’à sa poitrine pâle et glabre les draps blancs froissés. La table de chevet et même les murs tanguent à la périphérie de son champ de vision. Le communicateur, lui, continue de vibrer à son poignet.

« Oui ? » murmure-t-il enfin, la bouche pâteuse.

Le bracelet a reçu les ondes cérébrales lui ordonnant d’établir la connexion. La voix de son interlocuteur est envoyée en faisceau courbe directement dans son conduit auditif, de manière à ce que lui seul puisse l’entendre.

Quelle importance ? Il n’y a personne d’autre dans son appartement.

« Gabriel Seste ? demande une femme.

— Oui.

— Je… Désolée de vous déranger. Je m’appelle Dahné Andrès. »

Le nom comme la voix ne lui évoquent rien. Il se tait et attend, reprenant lentement ses esprits.

« Ça fait une heure que j’essaie de vous connecter… Je… »

Elle hésite un instant, comme si elle cherchait ses mots.

« Ma sœur est morte, se reprend-elle rapidement. J’ai besoin d’aide pour retrouver son assassin. L’Armée de Paris ne fera rien, ils me l’ont dit. J’ai besoin de quelqu’un comme vous. J’ai de l’argent. Est-ce que… Est-ce qu’on pourrait se rencontrer ? »

Son ton est maintenant presque pressant.

« Quand ? marmonne-t-il.

— Maintenant, c’est possible ? »

L’esprit toujours dans le vague, il jette sans répondre un coup d’œil autour de lui. Ses yeux passent sur les parois grises et écaillées de sa minuscule chambre à peine éclairée par le peu de lumière extérieure. Ils se perdent ensuite vers le salon à température autorégulée, seule autre pièce de son appartement où règne une faible odeur d’ozone. Il n’a ni les moyens ni l’envie de s’offrir des effluveurs synthétiques. Il distingue dans la pénombre ses fauteuils de plastique noir, recouverts des vêtements qu’il a jetés dessus la veille. Il tourne la tête. Sur le cadran de son lit, les indicateurs d’hydratation et de métabolisme sont au vert. La nuit lui a permis de récupérer et la couche régénérante a accompli son office. Seul l’indicateur de repos est orange.

Habituel. Et ses excès de la veille le rendent nauséeux.

Habituel aussi.

« Non. Pas maintenant », articule-t-il difficilement.

Il lui faut une douche froide, sentir l’air frais et propre décrasser chaque centimètre carré de sa peau. Et une pilule de caféine.

« Je peux vous voir en début d’après-midi. Pas avant. Je me déplace. Où habitez-vous ?

— Au soixante-septième étage de la tour 39, secteur C. Couloir de droite. Mon nom est sur la porte.

— Parfait. Je vous y rejoindrai. À tout à l’heure. »

Puis, sans attendre la réponse de son interlocutrice, il met fin à la connexion.

 

Gabriel essaie de se concentrer, de rassembler quelques idées. À première vue, l’affaire semble banale. Si la victime est une femme, alors l’auteur du crime appartient certainement à l’un des gangs des rues. À moins qu’il ne s’agisse d’une incursion des Banlieues à l’intérieur de la cité, bien que ces derniers temps celles-ci se soient faites plus rares, même dans ce secteur excentré.

Quel que soit le meurtrier, l’Armée de Paris ne fera rien pour le retrouver, Dahné Andrès le sait, tout comme lui. Les soldats ont mieux à faire, paraît-il, que de s’occuper des nombreux macchabées quotidiens. Les Banlieues. Contenir les Banlieues derrière la muraille périphérique. Leur seul credo. L’une des nombreuses raisons qui explique la violence qui règne en ville. Et celle qui lui donne en tout cas suffisamment de travail.

 

Le silence, apaisant, a repris possession de la chambre. Gabriel a du mal à se réveiller. La nuit a été peuplée de cauchemars. Encore. Il entend les hurlements, comme un écho. Se rappelle les couloirs gris et froids. La douleur. Il frissonne à nouveau.

À côté de lui, au pied du lit, la plaquette de médicaments est terminée. Il ferme les yeux un instant, puis se rendort.

 

Ø

 

La tour 39, immense flèche grise au milieu de tant d’autres, est à l’image du reste du quartier. Pourrie. Haute de près de deux cents mètres, sa partie supérieure s’élève au-dessus du brouillard perpétuel qui a envahi les anciennes rues de Paris, supplantées depuis longtemps par les passerelles en verre et en béton qui surplombent les brumes radioactives. Tout autour, des dizaines d’immeubles l’encerclent dans un étrange chaos, plus ou moins hauts ou larges, arrondis ou pointus. Tous froids et lisses, sales, certains marqués de fissures. Avec de rares fenêtres, quand elles ne sont pas murées. Car à quoi bon voir l’extérieur, si c’est pour observer toujours le même dôme zébré d’électricité, les mêmes bâtiments, le même ciel bouché, à jamais gris ?

Le secteur C, qui occupe toute la moitié nord de la cité, est le coin de ceux qui arrivent tout juste à survivre. Ceux qui ont un travail, de quoi louer un appartement, s’acheter des vêtements, des pilules énergétiques et se changer les idées, parfois. Pas les plus riches, qui se sont accaparés le secteur B, ni les pontes des corporations et les dirigeants de la ville, à qui la zone A, minuscule et surprotégée, est réservée. Les trois quartiers forment ce qu’il reste de l’ancienne capitale, assiégée au cœur d’un monde dévasté par les guerres et les bombes, celles qui ont provoqué la fin de l’Âge des progrès. L’âge où l’homme pouvait croire aux lendemains.

Du pays que la ville dirigeait, il ne reste que quelques havres de civilisation, isolés les uns des autres. Et, entre eux, des déserts de radiations mortelles, des agglomérations fantômes, ainsi que de nombreux campements d’irradiés, de mutants et autres morts en puissance. Les Banlieues ont attiré la majorité de cette engeance avide de mort et de violence. Les habitants de Paris, reclus et encerclés, vivent dans la crainte que leur barbarie finisse par les submerger.

Comment, dans ce cas, reprocher à l’AdP d’ignorer la violence quotidienne, quand tout ce qui sépare la cité du chaos tient dans une muraille blindée et un dôme, purifiant comme il le peut l’air radioactif du monde extérieur ?

 

Insensible au faible vrombissement continu provoqué par le dôme, les aérocars et les innombrables recycleurs d’air, Gabriel quitte les trottoirs roulants du Transcité pour se diriger à grands pas vers la tour où il a rendez-vous. Perdu dans ses réflexions, il ignore les holos suspendus entre les immeubles affichant leurs slogans publicitaires et les derniers messages du Consulat de Paris, ainsi que les autres passants qu’il croise sans y faire attention. Tous portent – comme lui – le même filtre à air translucide, les mêmes vêtements, combinaisons sombres ou pantalons et chemises en fibre synthétique développés en masse par la corporation MoTex. Et tous avancent – comme lui également – absorbés, ailleurs, dans un quasi silence, sur l’assemblage de verre et de béton de la place suspendue.

Arrivé devant la porte du hall, le détective en active l’ouverture d’une pensée. Lorsque le sas se referme derrière lui, il enlève le masque qui lui couvre la partie inférieure du visage – l’atmosphère à l’intérieur des bâtiments est traitée, au moins dans la majorité d’entre eux – et s’approche de l’antique panneau lumineux affichant la liste des habitants. Il en fait mentalement dérouler les noms, puis s’arrête. Elle vit bien là. Dahné Andrès. Soixante-septième étage.

 

Il jette un œil sur son reflet dans l’ascenseur. Son teint naturellement pâle tranche avec ses cheveux bruns en bataille et le noir de ses vêtements. Il se force à sourire. Deux fossettes apparaissent sur ses joues et ses yeux noisette se mettent à briller. Ses cernes de trentenaire se sont atténués. Il n’a pas la meilleure mine du monde, mais ça devrait aller.

La cabine se stabilise doucement avant de s’arrêter. Les parois de verre s’ouvrent sans bruit sur un palier sombre, à peine éclairé par quelques lumières blafardes. Les murs, gris et tachés, disparaissent au loin dans l’obscurité. Les anciennes fenêtres ont là aussi été bouchées depuis longtemps.

Gabriel avance dans le labyrinthe de couloirs et s’arrête devant une porte semblable aux autres. Même acier rouillé, même sonnerie vidéo, même serrure biométrique à reconnaissance palmaire. Le tout ressemble furieusement à chez lui. Il sonne puis attend.

La porte ne s’ouvre pas. Derrière, aucun bruit.

Il sonne à nouveau. Il avait pourtant prévenu.

Personne ne répond. Alors il frappe.

Le battant s’ouvre doucement, sans un bruit.

« Et merde », lâche-t-il à voix basse.

Il vérifie la présence du poing à arc électrique dans sa poche – la seule arme dont la possession ne l’enverrait pas directement dans les bas-fonds de la cité –, puis pénètre à l’intérieur.

 

L’appartement semble aussi minuscule que celui où il vit. Le salon aux murs blancs et à l’ameublement sommaire – une table en plexacier, deux chaises et un vieux canapé crème, le tout sans aucune décoration – est de la même taille. Une porte mène à une autre pièce, une chambre certainement, mais ce n’est pas ce qui retient son attention. Par terre, au pied du mur en face de lui, il y a le corps d’une femme, recroquevillée sur elle-même.

Après s’être assuré que personne ne l’a vu entrer, il referme sans bruit derrière lui et s’approche d’elle. Il pose la main sur son cou.

Il est froid. Et il ne sent aucun pouls.

« Et re-merde. »

 

L’appartement est vide. Il n’y a rien ni personne dans la chambre, ni dans la salle sanitaire.

Il revient vers le cadavre. Sexe féminin, blonde, une trentaine d’années. Elle porte un pantalon noir de la MoTex et une longue chemise de la même couleur qui lui arrive jusqu’aux genoux. Elle n’a aucune blessure apparente. Seule sa position, presque fœtale, paraît étrange, ainsi que la manière dont elle a les mains tendues et crispées.

Elle a été tuée, c’est évident. Arme à surcharge statique ?

Les sourcils froncés, le détective essaie d’imaginer ce qui a pu se passer entre le moment où Dahné Andrès l’a appelé et son arrivée chez elle.

Est-il possible que leur échange le matin même ait été la raison de son assassinat ? Ou est-ce lié à la mort sur laquelle elle voulait qu’il enquête ? Si c’est le cas, et si le décès sur lequel elle souhaitait qu’il fasse des recherches est dû aux gangs ou aux irradiés des Banlieues comme cela arrive si souvent, pourquoi l’auraient-ils également éliminée, eux qui se cantonnent habituellement aux provocations et aux violences gratuites avant de repartir derrière la muraille périphérique ?

La victime porte encore son communicateur au poignet. Gabriel s’agenouille auprès d’elle. Il positionne l’appareil en mode manuel sans lequel, n’étant pas réglé sur ses propres ondes cérébrales, il ne lui obéira pas, puis l’active.

 

Dahné, c’est moi, Lorianne. Tu m’as oubliée ? On devait se voir hier, et tu n’es pas venue. J’espère que tu vas bien. Appelle-moi.

 

Sans attendre, il passe au message suivant.

 

Message pour D. Andrès. Ici l’AdP du secteur C. Le corps d’Isabe Andrès, enregistrée comme votre sœur, a été découvert ce matin. Comme le permet la loi, vous avez jusqu’à demain seize heures pour récupérer les affaires de la morte avant qu’elles ne soient incinérées. Ceci est un message automatique.

 

Message suivant.

 

Dahné, c’est encore Lorianne. Je n’ai toujours pas de nouvelles de toi. Je m’inquiète. Rappelle-moi s’il te plaît.

 

Message suivant.

 

Message pour D. Andrès. Ici l’AdP du secteur C. Nous faisons suite au message laissé hier sur votre communicateur. Le corps d’Isabe Andrès, enregistrée comme votre sœur, a été découvert. Comme le permet la loi, vous avez jusqu’à aujourd’hui seize heures pour récupérer les affaires de la morte avant qu’elles ne soient incinérées. Ceci est un message automatique et notre dernier appel.

 

Le détective fouille rapidement la chambre, n’y trouve rien en dehors de la couche régénérante et de quelques vêtements bon marché, soigneusement pliés dans une armoire intégrée. La salle sanitaire est elle aussi ordinaire. Équipée d’une simple douche à air, les placards contiennent une collection de pilules énergétiques rangées aux côtés de la pharmacopée de base, soins contre les radiations et autres détecteurs jetables de mutation. Le salon ne lui apporte rien de plus.

Puis ses yeux s’arrêtent sur une boîte posée près de la porte d’entrée, large de soixante centimètres sur quarante, à laquelle il n’avait pas prêté attention jusque-là. Il s’en approche. Dessus, un nom est écrit.

Le sien. Gabriel Seste.

Il défait rapidement les liens qui la maintiennent fermée, puis ouvre le couvercle. Il ne peut alors retenir un mouvement de recul.

À l’intérieur se trouve la tête coupée d’un homme.

 

 A suivre ...

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