2087 - Première interview

Publié le par David Bry

Voici la première interview concernant 2087, accordée à ma merveilleuse éditrice, Coralie (). 

L'interview sera associée au dossier de presse, mais j'en copie ici le contenu.

 


 

2087 est ton premier roman de science-fiction. Pourquoi, après ces cadres fantasy, as-tu décidé de créer cet univers dystopique, futuriste et sombre ? Quels sont les thèmes qui demeurent, malgré un cadre différent ? 

Tout est parti d’une chanson, et d’une image qu’elle a fait naître dans mon esprit : celle d’un policier qui avait perdu quelqu’un, et qui, désespéré, ne pouvait que regarder brûler sa maison.

Gabriel, le personnage principal du roman, venait alors de naître (même s’il a énormément évolué après) et, sans le savoir, je venais de poser la première brique de 2087. À partir de cette première idée, très loin de ce que j’écris habituellement, j’ai eu envie de me plonger dans l’histoire de ce héros torturé vivant dans un monde futuriste, noir et froid, dont j’avais eu la première image en arrière-plan de cette maison enflammée. 

Malgré le changement d’univers, quelques thèmes que j’affectionne particulièrement sont en effet présents dans 2087. Il y a d’abord le choix, qui s’oppose à la notion de destin. Faire un choix est quelque chose de très fort, de parfois très lâche, d’autres fois extrêmement courageux. Le choix parle beaucoup de soi-même. J’aborde également dans ce roman d’autres sujets qui me sont chers, comme l’amitié, les marques du passé, les liens tissés entre les êtres et qui sont parfois mis à rude épreuve. 

 

Avant d’entamer la rédaction d’un texte, as-tu une idée précise des structures narratives, des personnages, de leur nature, de leur évolution, de leurs relations, ou te laisses-tu entraîner au fil de l’écriture ? 

Je crois que je ne saurais pas partir d’une page blanche. J’aurais trop peur de me perdre, de perdre mon lecteur. J’ai besoin (et envie) de créer des histoires structurées. La première chose donc que je fais, lorsque j’écris un roman, est d’en bâtir l’histoire, de manière assez précise, presque chapitre par chapitre. Je pars de la situation initiale et la déroule jusqu’à la situation finale, travaille les principales étapes intermédiaires qui permettront d’arriver à la fin du récit, par une suite d’évènements qui me semblent logiques et cohérents. En parallèle de la construction de l’intrigue, je définis également, de manière assez générale, les traits de caractère des personnages qui vont y évoluer, ainsi que les liens qui les unissent les uns aux autres.

Ces deux éléments, l’histoire et les personnages, forment en quelque sorte mes « ingrédients de base ». 

Ensuite, lorsque je me mets à l’écriture proprement dite, c’est là où je me laisse enfin complètement entraîner. Tout se déploie, se mêle et se mélange, prend forme, se lie, au fur et à mesure que j’écris. Le personnage ne se réduit plus à trois adjectifs ou deux idées, il interagit avec les autres, avec le récit. Il prend vie, se mêle à l’histoire, devient l’histoire. 

 

Comment le jeu de rôle influence-t-il la manière dont tu crées tes univers, tes intrigues ? Est-ce que selon toi l’influence du jeu de rôle a un effet uniformisant sur les genres de l’imaginaire, ou alors singularisante ?

J’ai tendance à croire que le premier effet du jeu de rôle est d’être uniformisant. Par les structures, les mondes, les types d’histoires qu’on est tous amenés à développer et utiliser, on acquiert certains réflexes dont il faut ensuite se défaire afin de retrouver l’essence même de ce que l’on veut raconter, partager, sans user d’artifices trop de fois utilisés. Pour ne pas lasser le lecteur, pour lui proposer un autre voyage, il faut savoir sortir des chemins déjà parcourus.

Le jeu de rôle, cependant, a également une toute autre influence, très positive selon moi. Il nous oblige à structurer. Il nous apprend à poser une situation de départ, à mener ensuite ceux à qui on raconte l’histoire vers une fin crédible, tout en passant par des étapes qui font lien. 

Je suis de ceux qui pensent qu’une histoire est certes un voyage, mais qui ne doit pas se résumer qu’à une ambiance. Je n’aime pas les romans où il n’y a pas d’intrigue (mais ce n’est qu’une question de goût personnel), et déteste les fins imprévues, les deus ex machina et autres entourloupes, qui me font me sentir floué, trahi. La cohérence est un élément essentiel dans une histoire, et je crois que le jeu de rôle nous aide à l’appréhender.

 

À ton avis, qu’est-ce qui distingue l’univers de 2087 de tout autre monde science-fictif plus habituel ?

Je suis parti d’un principe assez simple : sur la base de notre société actuelle, j’ai essayé d’imaginer ce que pourrait être, de manière réaliste, notre monde à la fin de ce siècle. 

J’ai généralisé certaines découvertes toutes récentes ou encore peu répandues (réalité virtuelle, commandes par la pensée), pris en compte la problématique de la nourriture dans un monde dévasté et à un moment surpeuplé, ainsi que la raréfaction des ressources. Enfin, je me suis posé une question : quel choix pourrions-nous faire, en tant que société, par rapport à une situation de danger extrême ? Ma réponse a été celle de 2087. Une société égoïste, froide et distante, qui ne répond pas à l’un de ses premiers devoirs : protéger les plus faibles.

Je crois que l’originalité de l’univers de 2087 est là, c’est-à-dire d’être, à travers la manière dont je l’ai construit, très proche de ce que pourrait être notre futur. Une sorte de vision réaliste et pessimiste de la société vers laquelle on pourrait se diriger. L’un des plus beaux compliments que m’ont d’ailleurs fait mes premiers relecteurs a été de dire que le monde que je j’y ai décrit leur faisait peur, leur paraissant beaucoup, beaucoup trop probable.

 

Pourquoi avoir choisi Paris ? Comment t’y prends-tu pour créer un univers et pour lui donner de l’originalité ? Tentes-tu de le construire de manière ordonnée, ou est-ce que tu échafaudes sa structure par « couches » ? As-tu commencé, comme Tolkien par exemple, à d’abord créer ton univers avant d’y développer des intrigues ? 

Le choix de Paris était simple, et je l’ai presque fait sans réfléchir : j’y ai vécu, longtemps, et y travaille toujours. C’est donc une ville que je connais bien et que je pouvais facilement transformer et transposer dans le futur. Paris est également une ville forte et rayonnante, porteuse d’un imaginaire puissant. La réduire à cette cité assiégée, envahie par les brumes radioactives ; la rendre encore plus froide et égoïste qu’elle ne l’est (une manière d’exacerber ses défauts actuels) était l’un des moyens de représenter le monde de 2087 tel que je l’ai imaginé. 

En ce qui concerne la création de l’univers, j’ai utilisé le même procédé que pour les personnages. Au début du roman, je n’avais que des impressions diffuses, des mots-clefs tels que « réalité virtuelle », ou des images furtives, comme ces passerelles au-dessus des brumes radioactives qui avaient envahi les étages inférieurs de la ville. Au fur et à mesure de l’écriture, ces différents éléments se sont mélangés entre eux, avec l’intrigue, avec les personnages, et ont pris du corps, jusqu’à devenir le Paris de 2087. Une ville sombre, à l’horizon bouché, où chacun essaie de survivre à sa manière : en se réfugiant dans les simulateurs qui font revivre l’ancien monde, en devenant plus froid, en sombrant dans la folie, ou bien, aussi, en essayant d’en prendre son parti. 

 

Un cliché bien connu réduit les littératures de l’imaginaire à des genres d’évasion, qui « fuient » le réel. Qu’en penses-tu ? 

Que je ne suis absolument pas d’accord avec cette idée ! L’imaginaire est parfois une littérature de distraction, comme un roman d’aventures peut l’être, et c’est très bien. Mais c’est également un genre qui permet de regarder les choses sous un autre angle, et ainsi de les appréhender différemment. En sortant une problématique de son cadre habituel et connu, il est possible de l’explorer d’une autre manière, et je crois de mieux la comprendre. Qu’on veuille parler de thèmes tels que les valeurs, de ce qui fait de que nous sommes, ou bien encore de politique, de société, sortir tout cela de notre quotidien permet de mettre sur l’emphase sur un sujet précis que l’on souhaite évoquer. 

2087 est à ce sujet, je crois, un exemple de ce que je viens d’expliquer. Il a quasiment la structure d’un roman policier. Cependant, grâce au monde hors du réel que je décris, de la manière dont je le présente, j’aborde d’autres thèmes. Je parle de l’égoïsme de nos sociétés, qui laissent mourir de faim des pays entiers aux portes de l’Europe lorsque j’imagine ce Paris qui laisse crever les irradiés sous le niveau des brumes radioactives. J’évoque la froideur de notre monde, l’étroitesse de nos relations, dans cette fourmilière où chacun vit seul, isolé, où les enfants sont formatés et confiés à des maisons nourricières. 

L’imaginaire a ceci d’intéressant qu’il permet, en exagérant ou transposant certains sujets, de pointer du doigt des horreurs ou des situations qui, malheureusement, sont peut-être pour nous devenues habituelles.

 

2087 mêle science-fiction, roman noir, polar, anticipation, action… Ce mélange est-il une volonté consciente, es-tu plus à l’aise dans l’hybridation ?

Je ne viens pas du polar, et n’en ai même que très rarement lu. Je voulais cependant raconter l’histoire d’un détective, d’une enquête, de cet homme plongé dans la douleur, dans une quête désespérée. J’y ai donc, assez naturellement, ajouté des éléments qui me sont plus familiers, où j’avais mes repères : l’imaginaire et, en l’occurrence, un imaginaire basé sur un futur que j’imagine possible.

Ce mélange n’est donc pas conscient, et provient plus d’un besoin, d’une envie, de créer des mondes dans lesquels poser mon intrigue. L’action y est également présente, comme souvent chez moi, parce que j’aime le rythme qu’elle provoque, le danger auquel elle expose les personnages.

 

Pourquoi avoir choisi les thèmes sous-jacents de la politique, de l’oppression ou de la folie ? Est-ce pour toi une volonté consciente, une base qui précède la création de tes univers, ou est-ce que ces aspects viennent ensuite, indispensables à la crédibilité et à la cohérence de tes romans ?

C’est avant tout une histoire de crédibilité. Je voulais un univers à l’image de mes héros : en danger, au bord du gouffre. D’où les brumes radioactives, la menace des irradiés des Banlieues, le monde, ravagé, tout autour. Et j’ai ensuite imaginé la société qui allait avec. Forcément injuste, créant évidemment de l’oppression, laissant mourir les plus faibles sous couvert de protéger une partie de la population. La démocratie survit mal, je crois, aux difficultés et aux menaces.

La folie, elle, est derrière, en filigrane. Folie d’un monde glacé où l’humain se perd, folie en marge des héros qui souffrent trop, ne se reconnaissent pas dans ce qu’ils voient autour d’eux. La folie, aussi, dans laquelle je m’imagine, moi, sombrer si je devais vivre dans le Paris de 2087. 

D’où je crois un autre des intérêts de la littérature de l’imaginaire : présenter ce qu’on craint le plus, pour l’exorciser peut-être, et espérer surtout ne pas avoir à le vivre.

 

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